Quand nous sommes arrivés
à l’Espace des Carmes, après avoir emprunté les rues
silencieuses du début d’après-midi, la grande salle était
presque totalement vide.
Seules, autour d’une table,
quelques personnes nous regardaient en souriant.
Nous les avons rejoints, et le vide
autour de nous a pris corps, les murs semblaient lentement
s’éloigner, et le peu que nous étions, le si peu, nous est
apparu dans toute son immensité. Aurillac 2021, la grande
Manifestive, l’incontournable rendez-vous de la liberté et
des arts de la rue commençait ici…
Et il commençait mal.
Je vais te raconter un grand moment
d’histoire, mon frère, mais avant tout il faut que je
m’excuse. Je vais oublier des noms, quantité de noms. Une
myriade de personnalités ne seront pas citées parmi ceux que
j’ai croisés, dont je me souviens des visages, mais ne
connais pas les noms. Il te faudra les imaginer, ces gens,
cette foule qui va venir, partout autour des mots, comme
dans les nuits du temps d’avant, quand nos heures et nos
rues étaient libres et communes.
Et quant à toi, si je t’ai appelé
mon frère, ma sœur, j’espère que tu n’en prendras pas
ombrage, ce serait dommage, parce qu’évidemment, tu es mon
frère, et pour moi tu l’as toujours été, bien entendu. Je
t’ai dit ma fraternité depuis si longtemps dans cette
écriture que les nouvelles me paraissent laides et
étrangères. Si tu m’aimes au point que je t’aime, tu me le
pardonneras.
Sache également, mon frère donc,
mon frère d’art, qu’il est bien probable que ce que je te
raconte soit éloigné de la réalité. Tu sais comme moi, toi
qui ériges des cathédrales d’histoires, que les mots
traduisent le réel à nos cœurs, et que nos cœurs battent
avec le monde. C’est au rythme de ces tambours qu’une
fiction comme la nôtre se doit d’être entendue.
La grande salle était vide. Julien
était là, venu du petit village de Marcolès, non loin
d’Aurillac, où nous avions joué la veille. Le jeune homme
impressionné que j’ai connu il y a quelques années a grandi
en assurance, et compte parmi notre tribu à présent. Une
belle jeune femme à la peau mate nous accueille, elle se
nomme Maëva, et ses yeux sont profonds comme un songe. Je
découvre, tandis que nous nous présentons, Anaïs et
Clémentine de la Fédération. Subitement, j’associe un corps
à ces noms dont je n’avais connaissance que par la
correspondance. Clémentine, les cheveux blonds et orangés,
un pantalon coupé de noir et blanc, porte la pétulance
sucrée de son nom, et Anaïs, le regard franc, arbore un
sourire capable au-dessus de son t-shirt l’Art est public.
Toutes deux sont dynamiques et positives, nouvellement
embauchées au sein de notre fédé, leur mission commence à
grande vitesse, avec deux assemblées générales, une
manifestation improvisée, un contexte politique dévasté et
un renouvellement du conseil d’administration dès les
premiers temps. J’apprécierai, dans les heures qui suivront,
leur efficacité et leur dévouement.
Nous nous attelons à mettre en
place tables et bancs, dans l’espoir qu’ils se remplissent,
puisqu’une cinquantaine de personnes est attendue.
Une cinquantaine. Une misère, pour
une manifestation.
La grande salle est vitrée, et d’un
côté comme de l’autre, nous voyons des policiers défiler
sans arrêt. Par petits groupes, fusil d’assaut à la main, ou
en voitures lentes et suspicieuses, leur présence est
constante.
On dit que des CRS sont postés non
loin de là. Cette débauche de force publique est sans
rapport avec notre petit nombre, mais contribue à électriser
le sentiment d’exception qui nous tient tous au ventre.
Nous sommes rejoints
par d’autres guerriers. Cédric des FFF, tout d’abord, les
épaules larges, que j’ai plaisir à voir. Nous nous étions
appelés avant tout cela, nous exhortant l’un l’autre à faire
savoir notre envie de rébellion tout autour de nous, à
convaincre toutes les compagnies croisées à rejoindre la
fronde, c’est un homme engagé et clair. Voilà ceux qui font
Aurillac, le voilà, le ventre. Voilà ceux qui allument les
vivats des foules, dressent les ovations debout, ceux qui
érigent le off en plus grand festival de France, ni
historiques, ni contemporains, ni subventionnables, ni
faiar-compatibles, voilà pourtant ceux qui font la rue
aujourd’hui.
Rapidement, avec ses amis, nous
mettons en place toute la salle, tandis que nous sommes
rejoints peu à peu par de nouveaux camarades.
Parmi nous, des figures
historiques apparaissent, qui portent avec elle l’histoire
du mouvement, et qui sont les gardiennes de leur esprit
premier. Caty Avram, forte et disponible, est de celles-ci.
Le temps se fige un
instant. Je vois à quel point nous faisons nombre, nous
sommes égaux, nous sommes puissants.
Je suis frappé par la marque du
temps, oui, nos anciens ont bien veilli. Comme nous.
Mais je les regarde, parmi la
jeunesse, ouverts, aidants, agiles, ils n’ont aucune
prétention, ils sont populaires, ils sont toujours là,
vivaces.
Jeune, j’étais profondément
intimidé. À présent que la maturité m’est bien malgré moi
imposée, je suis profondément fraternel.
Nous décidons avec Bélinda de
décharger la structure.
Excité au plus haut point par la
tournure des événements, ce sentiment si cher à mon cœur de
cohésion du mouvement, je sens monter en moi la joie du
chien fou, et je me jette sur le matos.
Dès le premier fly, porté à bout de
bras, je ressens une déflagration de douleur dans les
lombaires. Glaçante, la réalité me douche subitement.
Oui, nous avons tous bien vieilli.
Je viens de me péter le dos.
Dès lors, je devrai faire avec une
douleur constante, et le moindre pas me coûtera. Serrant les dents, je
ne peux abandonner.
Julien tente de joindre
tous les ostéopathes de Marcolès. L’équipe des FFF se saisi
des flycases comme s’ils ne pesaient rien et vident le
camion en dix minutes. Les gens me regardent avec stupeur et
pitié avancer par pénibles demi-pas. Qu’importe. On doit
aller au bout.
L’atelier pancartes commence, et il
s’agit de trouver des dizaines de slogans pour en distribuer
au maximum de monde, et même au public qu’on espère avec
nous demain. J’apprécie la vivacité d’esprit de David
Cherpin. Espiègle, il a le mot fin, et sa bonne humeur est
communicative. Nous commençons à faire groupe.
« Aurillac, sans toi, on ne sème
plus »
« Nous c’est le public, le préfet
c’est la raie »
« Prenez soin de votre liberté »
« Aujourd’hui demain s’écrit »
« Pas d’Aurillac, pas de Salers »
On fait de nos rages des éclats de
rire.
Vient le temps du repas. Jean
Claude Tisserand me donne des nouvelles de sa fille en
Bretagne. Pierre Berthelot me confie une clef USB. Sur
celle-ci, un son de Jean Gorges Tartare. Demain soir, nous
devrons trouver un temps pour lui faire un hommage, au
séquoia du Jardin des Carmes, il me confie la mission de
trouver le moyen de sonoriser le texte, enregistré en juin,
peu de temps avant sa mort. Son dernier texte.
Pierre est touché, cela se sent. Je
suis honoré de sa demande.
Nous sommes bien cinquante, oui. Je
ne sais plus le nom de cette jeune femme aux cheveux crépus,
qui a été nous acheter du rouge, mais le grand Baloo du
festival d’Olt est là, avec sa faconde verte et ses
tatouages liserons, les gars de Paris Bénarès, bronzés et la
clope au bec ont amené leur Oiseau, elle, elle a des
couettes rouges, lui, une chemise colorée, voilà Les Arts
Oseurs, et ce pianiste empathique, nous nous retrouvons
dehors, Pierre Pélissier est là avec ses bacantes et son
accent qui roule, il est 19 h passé et le temps de la
réunion est venu.
Comme cela traine je pousse la voix
pour qu’on commence, cela me plait cette liberté, on sent
que même si la fédé est à la logistique, le mouvement nous
appartient à tous, fédérés ou pas.
Olive-Didier Super est arrivé, cet
homme est d’une empathie rare, et la grossièreté populaire
de son personnage s’accorde à merveille avec notre tableau :
nous formons déjà un groupe hétéroclite de personnalités
fortes, de grandes goules, d’artistes en tout genre, les
tronches, les gueules, les styles se mélangent et les vannes
fusent.
Serge Calvier donne le cadre, c’est
lui qui a déposé la manifestation et fait le repérage avec
les autorités.
Comme d’habitude quand il parle
c’est trop long, on a envie de le couper et de sortir une
blague ou de s’énerver sur un détail, mais les tiroirs
s’ouvrent les uns après les autres, et le plus énervant
c’est que tout ce qu’il dit est essentiel, il est
synthétique en diable, efficace, indispensable, c’est Serge,
iconique, chemise rouge et longs cheveux gris, le plus
syndical de nos piliers, et on a hâte qu’il finisse
d’expliquer.
Amédée est là avec sa dégaine de
sportif, Alex de la cie de l’autre porte toute son humanité
dans les yeux, Nadège Prugnard prend la parole.
Elle fait de belles phrases et sa
voix de fumeuse impose ses basses, son verbe un peu
bourgeois nous fait du bien, il élève le débat, et il
souffle une émotion de puissance et de fermeté. Perrine le
lui rend bien, sa chevelure en panache, les yeux doux, on la
sent poète et comédienne à la fois, les rôles se distribuent
et elle pourra lire un texte debout sur un piano mobile. Nos
sœurs ont du chien.
Jean Luc est arrivé, il reste
discret. Il savoure probablement la passation, et laisse le
fil se dérouler à son aise. Fred Rémy aussi passe, mais sans
intervenir. J’essaie de recadrer le débat, on sent que
beaucoup ont envie de s’exprimer, parfois juste pour
exister. L’intelligence collective n’est pas à la hauteur de
l’envie de participer, coute que coute, aux aboiements de la
joyeuse meute.
David est là pour intervenir
habillement. Un gars aura un ampli dans le dos et
improvisera en toute liberté de la musique techno, il a la
rébellion chevillée au corps. Bertrand a amené 60 casques HF
et pourra coordonner autant de personnes pour scander des
textes simultanément. Alixem viendrait avec un mur de son.
Parmi nous, un type des RG essaie d’être invisible, mais
tous nous l’avons repéré. Il faudrait le pass sanitaire au
début de la manif, place Michel Crespin ? Tout le monde
s’insurge, il y a un énorme consensus anti-pass, dans chaque
bouche il est hors de question qu’on s’auto contrôle, des
menaces d’insurrection grondent, un débordement à la
préfecture est évoqué, tout reste possible.
Il faut du monde pour encadrer la
manif. La discussion part dans tous les sens, Dominique
Trichet me fait signe que nous devrions conclure. Il est
incroyable, voûté, sec comme un olivier, mais le regard
étincelant, il est venu avec une cloche de pestiféré pour la
faire tinter quand il veut jeter de l’huile sur le feu. On
se dit qu’on mettra tout en place demain après-midi, juste
avant de partir. Le brassage d’idées prend fin, quantité de
gens ont pu s’exprimer, et nous avons formé un groupe, aussi
étonnant qu’il puisse paraître.
Une réalité s’impose : nous sommes
extrêmement peu.
Nous espérons tous être plus
nombreux demain, mais qu’importe, à mes yeux, nous avons
déjà gagné. Ceux qui sont là représenteront les autres. Et
s’il y a des débordements, est-ce que ce n’est pas
légitime ?...
Je pars me coucher, pas à pas, et
dans mes yeux restent les images de cette famille
professionnelle qui n’a pas d’égale… François Mary, mal
rasé… Paco Bialek sourire aux lèvres… Bruno de Beaufort
souple et élégant… Laetitia, son fils sur les épaules…
Plusieurs anciens stagiaires… Le directeur du cnar de
Villeurbanne dont je ne connais pas le nom… Deux spectateurs
qui viennent tous les ans revoir mes spectacles, et qui ont
fait 300 bornes pour nous soutenir… Des jeunes, beaucoup de
jeunes. Beaux, motivés, bigarrés… Rue des carmes, bras
dessus bras dessous avec Bélinda qui me soutient, nous
sourions en échangeant quelques mots complices. Elle a
décidé de partir en collage sauvage cette nuit, avec des
textes, des affiches, des engagements qui nous concernent…
Est-ce que ce n’est pas légitime ?
Le matin révèle un soleil éclatant
et un ciel parfaitement dégagé, dans un air frais et
agréable. Nous rejoignons la grande salle pour l’AG.
À mon heureuse surprise, nous
sommes nombreux, très nombreux, bien plus nombreux que je
l’espérai. Sur le parvis, on se croirait à l’espace pro, à
Jules Ferry, le mercredi soir. Le maire est là, nous nous
saluons, je le sais apprécier mes spectacles, la dernière
fois que je l’ai vu, il m’a payé un demi, c’était l’année
dernière quand nous étions venus jouer malgré
l’interdiction. J’apprends que le fameux préfet du Cantal
est venu à Marcolès il y a deux jours. Il n’avait jamais vu
de spectacle de rue. Il avait réservé pour les Barges et
pour moi, l’après-midi.
Je me souviens alors de mon speech
de fin. Aux remerciements, je me suis mis à moquer tous les
préfets de France, et leurs décisions aléatoires, je me
foutais bien de leur gueule, en les chargeant et la foule
était morte de rire.
Le préfet, lui, était assis quelque
part parmi eux…
Je ne suis pas sûr d’avoir fait du
bien à la cause ! À la fois au moins, le voilà dans le vrai
bain.
L’adjoint à la culture est là, il
vient me parler, nous nous sommes vus hier, des Aurillacois
aussi, venus soutenir la cause, je ne sais plus où donner de
la tête, je connais tout le monde, j’aurais envie de parler
avec tout le monde, j’essaye d’avoir un temps avec chacun,
mais il faut papillonner sinon je vais en rater trop,
François Baraize est là, et Fatma est venue, il y a Jackie
bien sûr, figure emblématique d’Aurillac, le régisseur du
off depuis les débuts, cet homme est un vrai philosophe, un
humaniste à la pensée qui vous prend par la main et vous
serre sur son cœur.
Pour rentrer, c’est super long, les
filles distribuent les procus à tour de bras, on trouve une
place avec Bélinda en haut des gradins, bondés.
Jean Luc lance l’AG de sa grosse
voix, on sent qu’il est heureux d’arriver enfin au bout de
son mandat, il en profite même pour tacler, pour se défouler
joyeusement, et envoyer chier ceux qu’il mésestime, comme
Artscénaze. Il est libre. Laetita, comme d’habitude, est
précise, intelligente, et sa parole est claire et animée.
Les bilans moral et financier sont votés hyper massivement.
Court moment où on lit la joie et la fierté dans les yeux de
ceux qui ont tenu la fédé, sous les applaudissements. Trop
court à mes yeux, quel beau travail accompli dans ces temps
délétères, bénévolement, au service du bien commun...
Mais vous savez, je l’espère,
auquel point nous vous sommes reconnaissants, comme des
frères le sont, sans trouver les mots et le moment pour le
dire, profondément.
Et vient le temps du débat. Face
aux gradins, le Maire, son adjoint à la culture, un autre
type qui restera silencieux derrière son masque, et Fred
Rémy.
La tension monte. Les interventions
fusent, Marie Do vibre d’émotion quand elle dit notre
colère, notre désespoir, des témoignages de festivals,
d’artistes, la foule se rue sur les mots et les bouscule, le
micro a peine à suivre les mains qui se lèvent pour
intervenir, on sent dans le gradin la colère des arts de la
rue. En face, le Maire, parfois attaqué nommément et
violemment, assure le souhait de la municipalité de soutenir
le festival, depuis toujours, cette année encore, l’année
suivante aussi, il est avec nous, je l’aime bien ce maire,
il s’en sort bien et pourtant on lui rentre dedans sévère.
Fred parle doucement, il essaye d’expliquer qu’ils ont été
jusqu’au bout, qu’ils sont aussi dépités que nous, mais
Nadège lui réfute d’être dans ce nous, ce nous de ceux qui
ont perdu leur salaire, ce nous qui meurt, de la salle les
menaces s’élèvent de foutre le bordel, de mettre le feu à la
ville, Fred nous exhorte à sauver le festival en 2022, mais
la foule s’insurge, qui peut espérer quoi que ce soit en
2022, qui peut se projeter, la colère a lieu maintenant,
tout de suite, nous n’en pouvons plus, non au pass, on veut
une direction collégiale du festival, et soudain Josy rentre
dans la salle et nous engueule tous ! Tous là, sans masque,
dans une salle, alors qu’il y a autant de monde dehors et
même pas d’enceinte pour entendre, tout cela est absurde, au
niveau sanitaire on est des inconscients, Pascal s’y met
aussi, la salle déborde de monde, j’arrive à attraper le
micro et je dis ma joie de nous retrouver, tous ensemble,
dans la férocité !
Une belle AG, qui nous a ressemblé.
Dans l’émotion, tout le monde commence à se barrer, il est
super tard et on crève de faim. On vote vite fait le groupe
des nouveaux administrateurs nationaux, tout d’un bloc. Je
me suis mis dedans. Je vous aime trop.
Cette fois au repas nous sommes un
sacré paquet.
Ça brasse dans tous les sens, je
n’ai plus le temps de dire bonjour.
Comme je suis toujours handicapé,
on a besoin de monde pour monter la structure en vitesse. Un
appel et on se retrouve avec 7 jeunes types qui se jettent
dessus. L’un d’entre eux a juste un veston en poils noirs
sur le torse nu, l’autre est en bleu de travail, les Paris
Bénarès sont là, des clefs de 19 au bout des doigts,
j’hallucine de la rapidité, de la compétence, la structure
est montée en quinze minutes. Il faut déjà qu’on file,
Julien m’a dégoté un Ostéo, j’ai une séance qui fini une
demi-heure avant le grand départ de la procession, on nous
prête une bagnole, et si on se speed, on aura juste le temps
de brancher la sono, de mettre les costumes, et d'être à
temps pour le départ.
Nous nous retrouvons avec Bélinda
soudain hors du vrombissement de la ruche.
Aurillac, sous préfecture du
cantal, par un été lascif, dans les quartiers lointains,
calmes et déserts…
L’Ostéo sourit en me voyant
rentrer. Il me reconnait immédiatement. Il a fait
l’araignée, du temps des Champions du bien, il était
« tentacules ». Il a vu 3 fois la beauté du monde, et sa
sœur est rentrée au conservatoire en présentant mes textes.
Aurillac.
Retour dans la ruche. Bélinda me
run à toute vitesse vers le centre, déjà fliqué et barré de
partout. Bélinda, je n’ai pas de mot pour toi. J’ai tout mon
cœur qui bat.
Nous réglons les derniers détails
de la structure, j’enfile un costume argenté, et nous
lançons les moteurs pour rejoindre la place Michel Crespin.
Au détour de l’horrible cinéma le
Cristal, découvrant la place, j’hallucine. Il y a un monde
fou. Le mur de son d’Alixem est monté, et de la grosse,
grosse tek envoie de la basse à un volume ahurissant. Il y a
des discours, cela chante, c’est le bordel, perché sur ma
plateforme, je peux embrasser toute la foule du regard.
C'est incroyable, c'est inespéré.
Les Aurillacois sont venus.
Quand nous nous élançons dans les
rues, nous ne sommes pas des centaines, nous facilement deux
milliers.
Devant, le piano des arts oseurs,
puis une foule, derrière, l’oiseau de Paris Bénarès, puis
une foule, Pascal et Josy qui tiennent une grande affiche
d’eux à poil, ça nous aurait manqué, puis une foule, nous
avec la structure, une foule, les tambours de Transe
express, une foule, et la Marianne au fond.
C’est magnifique, c’est puissant,
c’est historique.
J’improvise, la sono marche du feu
de dieu, je fais marrer les centaines de manifestants qui me
suivent, je commente, je replace les souvenirs dans l’écrin
de la ville, évoquant les compagnies, les moments, les
histoires, j’exhorte à la liberté, à la défense de l’art
dans l’espace public, je scande, je profane, je défends, je
revendique nos valeurs de poésie et de fraternité, et
derrière moi la foule rugit et siffle, elle applaudit de
contentement, elle exulte, nous sommes ensemble, nous sommes
réunis à nouveau !
Le groupe Tonne fait
exploser des chapelets de pétards, il ya des fumigènes
partout, des fumées rouges, des fumées noires, les sons de
toute la procession se mélangent, c’est un incroyable bordel
libératoire. Nous avançons dans la ville.
C'est passé si vite.
Je me rappelle des lectures du
groupe tonne, debout sur un mur de la rue des Carmes, « ça
me regarde » déclinaient-ils, également les mots scandés par
les encasqués de Bernard, sinuant dans la foule en criant
« non ! Non ! », la Marianne portant sa main aux balcons les
plus hauts pour saluer les Aurillacois médusés, la
comédienne au sourire de printemps qui a croqué la foule en
un texte improvisé, en face du square, et le puissant,
l’envoutant, le magnifique texte dit par Perrinne, sur le
rond-point de Monthyon, face à la Marianne, et les
applaudissements à tout rompre qui ont suivi.
Un succès incroyable, des
retrouvailles si belles avec les Aurillacois venus par
centaines, un triomphe de la rue dans sa ville mère.
Nous avons tourné autour du
rond-point, sous les hourras, nous les rebelles, nous les
poètes, nous les gens de peu, nous les amis des arts et de
la liberté, et notre public était avec nous.
Sur le chemin du retour, j’admirai
les visages épanouis, j’apostrophai les commerçants, les
habitants, et partout les gens riaient et nous
applaudissaient.
De retour à la place Crespin, juché
tout en haut de la tour d’enceintes, Didier Super, en
équilibre, guitare à la main, nous attendait.
Alors devant un public hilare il a
tout sali, tout foutu par terre, le covid, les gens de
gauche, les féministes (qui ont grimpé pour l’attaquer, pure
impro), les convenances, et nous ne cessions de rire et de
rire encore à ce bel, ce tonique affront à tout ce qui peut
entraver la liberté d’_expression_.
Alors le son est venu, énorme,
tonitruant, gras, et les jeunes se sont mis à danser sur un
rythme primaire et puissant.
Nous sommes partis démonter, à
nouveau aidés par des jeunes, des amis et des inconnus, et
même un directeur de cnar.
Je doute que nulle par ailleurs ce
genre d’horizontalité existe.
La nuit est tombée.
Alors est venu le temps de
l’hommage à Jean Gorges.
Nous sommes allés au séquoia.
Pierre avait amené des cubis et des
bières. Il s’agissait de boire un coup en l’honneur de notre
griot disparu, symbole s’il en est de ce festival.
Jean Marie Songy, des spectateurs,
des artistes inconnus, Jean Luc, Gilles Rodhe, nous étions
tous là, réunis dans un cercle silencieux et ému.
Nous avons écouté l’incroyable
texte, ce dernier et magnifique texte de Jean Gorges, dans
un silence profond.
Puis nous avons jeté un peu de
notre vin au sol, et nous avons bu à son honneur.
Mes amis, c’était, je peux vous le
dire, touchant, noble, et digne.
Oui nous étions là, tous, réunis
par une histoire dont nous nous revendiquons tous, une
histoire commune, l’histoire des arts de la rue, et nous
rendions hommage à celui qui nous avait quittés.
Quelle meilleure preuve d’humanité,
de communauté que celle-ci ?
Comme je suis fier de nous
appartenir, nous qui savons procéder ainsi à des rituels
communs pour honorer nos disparus, nous qui sommes assez
beaux pour inventer et célébrer des moments comme celui-ci.
Ainsi s'est achevée pour moi la
grande Manifestive.
J'ai entendu dire que la veillée
près de la souche a durée jusqu'au point du jour.
Aurillac, nous sommes revenus.
Et désormais, tu le sais.
Nous reviendrons toujours.
Chtou
Capitaine de
l'espace artistique de Qualité Street
www.qualitestreet.com
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