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Pour 𝙁𝙧𝙖𝙣𝙘̧𝙤𝙞𝙨𝙚 𝘾𝙝𝙖𝙥𝙪𝙞𝙨, chanteuse musicienne des rues, des places, des marchés et des scènes, voici le texte de Claude Sicre :
« Nous avons connu 𝙁𝙧𝙖𝙣𝙘̧𝙤𝙞𝙨𝙚 𝘾𝙝𝙖𝙥𝙪𝙞𝙨 au plein milieu des années 80 quand elle s’est présentée, par l’intermédiaire d’un copain (𝘠𝘷𝘦𝘴), pour rejoindre les rangs des bénévoles du Carnaval. Vite intégrée, je la prendrais bientôt pour un contrat jeune à Escambiar, en même temps qu’un certain... 𝘑-𝘔 𝘌𝘯𝘫𝘢𝘭𝘣𝘦𝘳𝘵 dit 𝘈𝘯𝘨𝘦 𝘉. Découverte approfondie de l’équipe du Cocu, du Carnaval et des soirées étudiantes d’une tribu, découverte parallèle du quartier Arnaud Bernard, de nos opérations civiques, de notre occitanisme si particulier, et de la musique du Nordeste, dont je saoule tout le monde, même par la radio (𝘊𝘢𝘯𝘢𝘭 𝘚𝘶𝘥, 𝘙𝘢𝘥𝘪𝘰 𝘖𝘤𝘤𝘪𝘵𝘢𝘯𝘪𝘢) depuis 1983. Elle charme un peu tout le monde, elle est jolie, souriante, aimable, curieuse, intéressée par tout ce qu’elle découvre, elle sait aussi être critique, avec ses vannes ironiques toujours mi-figue mi-raisin mais dans le fond toujours gentilles. Elle sort d’une "bonne" famille comme on dit dans les beaux quartiers (son père brillant prof de la fac de sciences), elle cherche un ailleurs, elle se cocu-ise, s’arnaud-bernardise, je lui fais écouter des vieux chanteurs de côco de embolada, elle a fait du piano dans sa jeunesse elle se met au tambouri, les 𝘍𝘢𝘣𝘶𝘭𝘰𝘶𝘴 sont en train de naître (elle les parodiera bientôt dans un clip privé) (où est-il ce clip ? ), elle a des fiancés elle en change, où ça va tout ça ? elle sait pas bien, puis (je passe vite) c’est la rencontre avec 𝘙𝘪𝘵𝘢 qui n’est arrivée qu’il y a peu de temps (en 86, avec ses frères et son père que nous avions déjà fait venir pour le Carnaval 85), ça traîne un peu puis ça se décide : 𝘙𝘪𝘵𝘢, venue en France pour suivre de grandes études de musique, est aspirée par les injonctions de tous ceux pour qui Brésil = bossa nova et samba (alors que sa culture à elle est plutôt le frevo de sa famille, le choro, et le côté sage de Bahia), et monte, il faut bien vivre, un petit groupe - 𝘉𝘢𝘵𝘶𝘤𝘢𝘥𝘢 - pour faire les bars et ce genre, y a une demande à Toulouse, et, elle au piano élec, elle embauche 𝘍𝘳𝘢𝘯𝘤̧𝘰𝘪𝘴𝘦 au tambouri, avec 𝘕𝘢𝘵𝘩𝘢𝘭𝘪𝘦 𝘝𝘢𝘺𝘴𝘴𝘦 et 𝘊𝘢𝘤𝘢 𝘕𝘦𝘳𝘪, et c’est les nuits enfumées et les petits cachets au noir, mais aussi les rencontres avec tout le milieu musicos, les brésiliens de Toulouse, celui des organisateurs fauchés et tout ça. Un homme avisé, qui remarque l’énergie de 𝘙𝘪𝘵𝘢 et son sens aigu du jeu collectif, son entière disponibilité pour toutes les expériences (intuition qui s’avèrera très juste, 𝘙𝘪𝘵𝘢 devenant, au fil des ans, la musicienne qui jouera avec le plus de groupes différents, célèbres ou anonymes, dans les circonstances les plus disparates, s’adaptant à tous les genres, apportant partout son talent, son ouverture d’esprit et sa bonne humeur, véritable fée des jointures, des accommodations de dernier moment et des créations à l'arrache), lui conseille alors de changer de répertoire, de revenir à celui de son père, de travailler celui du Nordeste, plus roots, plus exotique, plus aisé à partager avec les musiciens amateurs et le public, de changer son piano électrique pour un accordéon piano qui va lui donner un style et la liberté de bouger, et de chanter aussi quelques chansons en français et en occitan : « il y a, lui dit-il, un créneau, un public nouveau à conquérir et des organisateurs plus riches, sans abandonner la rue dont vous ferez connaître le style sur scène, et le régime de l’intermittence et des droits syndicaux et coïtera». Bien parlé ! La transition se fait assez vite, y a le modèle des 𝘍𝘢𝘣𝘶𝘭𝘰𝘶𝘴 qui commencent à marcher fort et qui les prennent en premières parties, 𝘙𝘪𝘵𝘢 épouse son accordéon-piano, et, adoptant le style des musiciens-chanteurs errants du Pernambouc, à deux, elles vont partout dans la ville pour toutes sortes d’animations de jour et de rue, et c’est là à mon sens que la mue se fait, quand elles prennent l’habitude d’aller tous les dimanches matin jouer aux Puces pour le populo, tournant un peu le dos au public des étudiants avinés, c’est là que commencent vraiment les 𝘍𝘦𝘮𝘮𝘰𝘶𝘻𝘦𝘴 𝘛. (au départ 𝘍𝘢𝘮𝘰𝘶𝘴𝘦𝘴 𝘛𝘳𝘰𝘣𝘢𝘪𝘳𝘪𝘵𝘻), et, pas de hasard, c’est cette expérience linquétienne (de l’inquet en occitan, le crochet qui permettait d’attraper les vieilleries au marché aux puces toulzan) qui va donner la première et la plus belle de toutes les chansons des 𝘍𝘦𝘮𝘮𝘰𝘶𝘻𝘦𝘴 𝘛., la première que va écrire 𝘍𝘳𝘢𝘯𝘤̧𝘰𝘪𝘴𝘦. Coup de maître au premier coup. 𝘙𝘪𝘵𝘢 qui a du goût trouve une mélodie, composée par un vieux maître bahianais, et c’est une des plus belles mélodies de côco-chanson que j’aie jamais écoutée, simplicité biblique, riche de grandes toutes petites finesses dans sa progression harmonique et son architecture originale (c’est là qu’on trouve l’art, dans la musique pop. pour places publiques), impossible de chanter des conneries sur une ritournelle aussi bien foutue. Et 𝘍𝘳𝘢𝘯𝘤̧𝘰𝘪𝘴𝘦 a le génie d'y poser les paroles les plus intelligentes qui soient, dans la situation où elles se trouvent : elles font la manche à St Sernin tous les dimanches matin, eh bien elles chanteront St Sernin et ce qu’elles y voient, énumération que l’architecture du morceau appelle, 𝘝𝘪𝘭𝘭𝘰𝘯 aurait pu y poser son Testament. Qui a jamais vu un chanteur de rue chanter la rue où il chante, au lieu de nous bassiner avec leurs reprises ? C’est pourtant si évident que c’est la première chose à chanter, pour un chanteur de rue dans la langue du pays. 𝘈̀ 𝘚𝘢𝘪𝘯𝘵 𝘚𝘦𝘳𝘯𝘪𝘯 est non seulement la meilleure chanson des 𝘍𝘦𝘮𝘮𝘰𝘶𝘻𝘦𝘴, qui fonde leur groupe dans une complémentarité parfaite, qui donne d’un coup le goût de l’écriture chansonnière à 𝘍𝘳𝘢𝘯𝘤̧𝘰𝘪𝘴𝘦, mais aussi une des meilleures chansons internationales du genre chanson de rue, un petit chef-d'œuvre de cet artisanat d’art, qu’auraient voulu signer bien des auteurs-compositeurs (mais souvent ceux-là n’ont jamais vraiment fait la manche). Et moi idem, tellement ça correspondait à mes rêves d’être un musicien chanteur d'occasions (sauf que, n’ayant jamais été jaloux de personne, je fus très heureux que ce soit 𝘍𝘳𝘢𝘯𝘤̧𝘰𝘪𝘴𝘦 qui l’ai faite). La suite vous la connaissez, le premier disque, France-Inter, les salles des Centres Culturels, les festivals, une renommée méritée, quinze ans d’une certaine tranquillité financière, des collaborations variées (𝘓𝘢𝘷𝘪𝘭𝘭𝘪𝘦𝘳𝘴, 𝘠𝘢𝘯𝘯 𝘛𝘪𝘦𝘳𝘴𝘦𝘯, 𝘓𝘢 𝘛𝘰𝘳𝘥𝘶𝘦, 𝘓𝘶𝘣𝘢𝘵... ), les chansons de femmes, les trobadors et les trobairitz, trois disques de plus, de nombreuses tournées et des dates lointaines (Brésil, Syrie, Moldavie, Côte d’Ivoire, Allemagne, Italie, Nouvelle Calédonie, Québec, Portugal , Hongrie…) et puis l’arrêt (on les croyait lancées pour toujours), l’engagement de 𝘍𝘳𝘢𝘯𝘤̧𝘰𝘪𝘴𝘦 à 𝘙𝘢𝘥𝘪𝘰 𝘔𝘰𝘯 𝘗𝘢𝘪̈𝘴, son éloignement des premiers copains, cependant que Rita joue joyeusement les dépanneuses en chef ou la modeste roue de secours pour un tas de groupes tout en se cherchant en secret, et puis (récemment), la promesse d’un retour et d’un nouveau disque (pour lequel j’avais envie de lui dire de reprendre 𝘚𝘢𝘪𝘯𝘵 𝘚𝘦𝘳𝘯𝘪𝘯 en chantant moins vite et en travaillant avec un bon violoncelliste ou autre, en soignant l’arrangement, pour faire comprendre à tous la force de cette chanson toulousaine sur Toulouse, l’égale de celle de 𝘕𝘰𝘶𝘨𝘢𝘳𝘰 ou de celle de 𝘊𝘢𝘣𝘳𝘦𝘭 aujourd’hui, alors que Linquet a disparu nostalgie pour beaucoup) (mon grand-père m’y amenait dans les années 50 et j’y amenais mes filles dans les années 80 et toutes les histoires que ça rappelle à tous, cette 𝘤𝘢𝘯𝘴𝘰𝘯𝘨𝘢 serait devenue un incontournable de notre patrimoine et c’est elle qu’on entendrait le plus pour le 20ème anniversaire de la mort de 𝘊𝘭𝘢𝘶𝘥𝘦) (ses funérailles à la basilique, souvenez-vous ! ) et puis et puis malheur cette triste fin surprise de notre vieille copine si jeune alors qu’on la voyait bien partie avec 𝘙𝘪𝘵𝘢 pour un Zénith de 9000 places en compagnie des meilleurs et des plus généreux des artistes vraiment tolosencs amis des Femmouzes (regardez la liste ! ) qui viendront lui rendre hommage ce dimanche 26 mai à la Cinémathèque de Toolooso (juste à côté de la place Sant Sarni où se déroulera au même moment le 𝘍𝘰𝘳𝘰𝘮 𝘥𝘦𝘴 𝘓𝘢𝘯𝘨𝘶𝘦𝘴 et dont le jingle à la sono sera justement... 𝘈̀ 𝘚𝘢𝘪𝘯𝘵 𝘚𝘦𝘳𝘯𝘪𝘯 (tout se combine comme si les astres s’alignaient para 𝘍𝘳𝘢𝘯𝘤𝘦𝘴𝘤𝘢)(et pour una Tholoza enfin fière de ses histoires et de ses bardes). Épique ! «
Bien à vous, François
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