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Le Courrier des maires et des élus locaux, no. 386 - CULTURE, mardi 23 décembre 2025
Résister aux vents budgétaires mauvais - Émilie Veyssié
Alors que le budget dédié à la culture a baissé dans la moitié des collectivités en 2025, des élus bravent l'austérité en l'augmentant. Quelles sont les recettes de ces maires volontaristes ?
Comme trop souvent, la culture est devenue la variable d'ajustement budgétaire du nombre de collectivités. Entre 2024 et 2025, près de 50 % de celles de plus de 50 000 habitants ont baissé leur budget dédié selon le baromètre de l'Observatoire des politiques culturelles (OPC). « 2025 marque vraiment une rupture, constate Vincent Guillon, codirecteur de l'OPC. C'est une dynamique de baisse inédite par son ampleur du point de vue de la trajectoire historique des budgets « culture » des collectivités, plutôt stables jusqu'en 2024. » Financer pour émanciper. Malgré tout, quelques irréductibles maires résistent encore et toujours à la disette budgétaire. D'autant que la baisse de crédits accordés s'inscrit dans un contexte plus complexe pour les petites et moyennes communes (lire l'interview). A Gennevilliers (Hauts-de-Seine, 50 874 hab.), la culture budgétaire est restée stable en 2025 et devrait progresser de 5 % en 2026. « C'est un choix politique, affirme le maire Patrice Leclerc. Ici, il n'y a pas de police municipale, mais nous mettons de l'argent dans la culture ! » Dans cette ville populaire, il arbitre « en fonction des priorités municipales qui sont la culture, l'école et la jeunesse », compresse les autres postes (charges générales, administratives, de la ville, etc.) et mutualise les initiatives. En organisant par exemple une pièce dethéâtresur l'urgence écologique qui combine culture et sensibilisation environnementale là où, hier, deux événements distincts seraient tenus. A Saint-Aignan de Grand Lieu (Loire-Atlantique, 4000 âmes), c'est la mutualisation du matériel et des équipements techniques qui a permis le maintien des Festifolies d'automne, le festival organisé par la commune tous les trois ans, à budget égal (235 000 €). « A cause de la baisse des subventions régionales, le matériel technique est beaucoup moins utilisé et les prix ont flambé de 30 % ! Impossible pour nous de compenser cette hausse. Alors, on a sollicité les communes voisines qui nous ont prêté leur matériel : parking vélo, ganivelles, engins », raconte Valérie Lieppe de Cayeux, adjointe à la culture (divers gauche) pour qui soutenir ce milieu permet de lutter contre une société qui se referme sur elle-même. « On a besoin de clés pour comprendre ce monde, cela passe par les rencontres, les échanges, les émotions, tout ce que permet la culture », avance-t-elle. Modèles à inventer. À Palaiseau (Essonne, 36 100 hab.), le maire (LR) Grégoire de Lasteyrie « essaie de rationaliser le fonctionnement de la mairie, considère ce qu'on peut mutualiser, dématérialiser, faire en lien avec l'agglo pour que ça coûte moins cher », détaille-t-il. Les économies réalisées sont lieux gonfler le budget, établi à 430 000 € en 2025 contre 385 000 en 2024. Objectif de l'élu : « préserver le vivre ensemble », dans une commune où les logements sociaux côtoient les maisons bourgeoises. Un grand plan d'égalité des chances a intégré la politique culturelle de la ville et permet aux enfants d'avoir accès, sur le temps scolaire, à la culture (opéra,théâtre, danse, arts graphiques), via un passeport culturel financé en totalité par la collectivité, soit 50 000 € par an. D'autres modèles sont à inventer. Au Teil (Ardèche, 8 800 hab.), le bar à jeu associatif et la guinguette itinérante sont subventionnés par la démarche « Territoire zéro chômeur de longue durée ». La commune, qui a légèrement baissé son budget en 2025 « par obligation », a tout de même maintenu les projets en cours en diminuant pour chacun les subventions accordées. « Nous avons conservé la programmation annuelle des spectacles et du cinéma pour les l'école, mais nous sommes passés de cinq sorties à trois », rapporte Olivier Peverelli, maire (DVG) et coprésident de la commission « culture » de l' AMF . Pour ces élus, soutenir la culture c'est aussi faire un pied de nez à la stigmatisation du secteur par l'extrême droite, et remplacer la culture au centre des politiques d'émancipation et d'éducation. Ces recettes, hélas, ne suffiront pas à terme. Car le recours au « système D » illustre d’abord les limites du modèle économique français de la culture, perfusé aux subventions publiques. « Il faut de la régulation publique afin que chaque niveau de collectivités ne prenne pas des décisions unilatérales de retrait qui fragiliserait et désorganiserait encore davantage ce système, analyse Vincent Guillon. La seule option qui s'offre à la fois aux partenaires publics et aux acteurs culturels, c'est d'organiser des coopérations entre paires sur les territoires pour rechercher les mutualisations d'emplois et de lieux. Cela peut être encouragé par les partenaires publics, voir accordé en termes d'octroi de subventions ». On soutient mais on coupe, les ambivalences de l'Etat Les bonnes volontés ont aussi leurs limites. En Pays de la Loire, l'amputation du budget de la culture à hauteur de 82 millions d'euros imposée par la présidente Christelle Morançais fin 2024 n'a pas épargné les politiques culturelles des communes de la région. Exemple à Saint-Aignan de Grand Lieu, une petite ville qui, pourtant, finance et anime seule une grande partie de ses manifestations culturelles. Ici, c'est son Grand lieu du conte, tiers lieu culturel, qui pâtit de la politique d'austérité régionale. Soutenue par le Cress des Pays de la Loire, cette structure fonctionne via un conventionnement original entre l'association Les Grandlieu'zarts et la commune. « Nous avons créé cet espace pour valoriser le patrimoine immatériel du lac de Grand-Lieu. Aujourd'hui, il est fragilisé par la coupe totale des subventions régionales », déplore, démunie, Valérie Lieppe de Cayeux, l'adjointe à la culture. Car les aides financières et logistiques proposées par la commune ne couvrent qu'entre 20 et 25 % des dépenses de fonctionnement du lieu. Ironie de la situation, le Grand lieu du conte est un lieu de création reconnu nationalement par la Drac et soutenu par le ministère de la Culture.
« L'approche des élections rend les coupes plus ardues pour un maire La baisse du soutien à la culture est-elle identique à tous les niveaux de collectivités ?
Non : les chiffres de notre baromètre sur les budgets et choix culturels des collectivités montrent que la réponse du bloc local, s'il est bien réel, est moins conséquent que celui des départements - 64 % déclarent une baisse - et des régions, concernées pour 60 % d'entre elles. C'est une donnée essentielle car ce bloc local représente plus de 80 % du financement culturel des collectivités. Cette répartition permet au système de politique culturelle de ne pas s'effondrer puisqu'il repose sur un financement croisé entre tous les niveaux de collectivités et l'État.
Qu'en est-il dans les villes de moins de 50 000 âmes que vous avez sondées ?
60 % d'entre elles maintiennent leur budget, et 25 % l'augmentent. La situation en 2025 est moins dégradée que les années précédentes pour les petites et moyennes communes. Cette stabilité est majoritaire mais elle survit après trois années où les baisses étaient beaucoup plus importantes. C'est comme si ces petites villes avaient pris quelques années d'avance par rapport aux communes plus grandes, en particulier la voilerie dès 2023. Donc la situation s'améliore plutôt pour elles en 2025. Mais on ne peut comprendre cette situation qu'au regard de plusieurs années consécutives de dégradations plus importantes à cette échelle, d'où une situation favorable en trompe-l'œil, même si on aurait pu s'attendre à ce que les budgets se soient encore plus atrophiés en 2025.
Comment expliquer cette spécificité pour les petites et moyennes communes ?
Il ne faut pas oublier qu'à l'approche des élections, il ne s'agit pas pour les maires de se faire une mauvaise publicité en diminuant les soutiens aux équipements culturels, bibliothèques et associations. Les communes et intercos sont également des financeurs de premier niveau lorsque la région et le département arrivent en deuxième position, c'est donc plus risqué de se retirer. L'élu local est également confronté quotidiennement à ces structures culturelles, contrairement aux régions et départements, ce qui rend les coupes claires plus difficiles. 14 % des petites et moyennes villes disent avoir diminué leur budget dédié à la culture entre 2024 et 2025. Une proportion modeste... à relativiser puisqu'elles étaient 39 % à déclarer une baisse dès 2023 et 32 % en 2024.
Source : Observatoire des politiques culturelles.
Bien à vous, François |
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